Alfred Jarry in "Ubu cocu", vers 1896

La chanson du décervelage

Je fus pendant longtemps ouvrier ébéniste
Dans la ru' du Champs d' Mars, d' la paroiss' de Toussaints ;
Mon épouse exerçait la profession d' modiste
Et nous n'avions jamais manqué de rien.
Quand le dimanch' s'annonçait sans nuage,
Nous exhibions nos beaux accoutrements
Et nous allions voir le décervelage
Ru' d' l'Echaudé, passer un bon moment.



Voyez, voyez la machin' tourner,
Voyez, voyez la cervell' sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Chœur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Alfred Jarry in "Ubu cocu", vers 1896 La chanson du décervelage  Je fus pendant longtemps ouvrier ébéniste Dans la ru' du Champs d' Mars, d' la paroiss' de Toussaints ; Mon épouse exerçait la profession d' modiste Et nous n'avions jamais manqué de rien. Quand le dimanch' s'annonçait sans nuage, Nous exhibions nos beaux accoutrements Et nous allions voir le décervelage Ru' d' l'Echaudé, passer un bon moment.   Voyez, voyez la machin' tourner, Voyez, voyez la cervell' sauter, Voyez, voyez les Rentiers trembler; (Chœur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !  Nos deux marmots chéris, barbouillés d' confitures, Brandissant avec joi' des poupins en papier Avec nous s'installaient sur le haut d' la voiture Et nous roulions gaîment vers l'Echaudé. On s' précipite en foule à la barrière, On s' flanque des coups pour être au premier rang ; Moi j'me mettais toujours sur un tas d'pierres Pour pas salir mes godillots dans l'sang.  Voyez, voyez la machin' tourner, Voyez, voyez la cervell' sauter, Voyez, voyez les Rentiers trembler; (Chœur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu ! Bientôt ma femme et moi nous somm's tout blancs d' cervelle, Les marmots en boulott'nt et tous nous trépignons En voyant l'Palotin qui brandit sa lumelle, Et les blessur's et les numéros d' plomb. Soudain j' perçois dans l' coin, près d' la machine, La gueul' d'un bonz' qui n' m' revient qu'à moitié. Mon vieux, que j' dis, je r'connais ta bobine : Tu m'as volé, c'est pas moi qui t' plaindrai.   Voyez, voyez la machin' tourner, Voyez, voyez la cervell' sauter, Voyez, voyez les Rentiers trembler; (Chœur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !   Soudain j' me sens tirer la manche'par mon épouse ; Espèc' d'andouill', qu'elle m' dit, v'là l' moment d'te montrer : Flanque-lui par la gueule un bon gros paquet d' bouse. V'là l' Palotin qu'a juste' le dos tourné. En entendant ce raisonn'ment superbe, J'attrap' sus l' coup mon courage à deux mains : J' flanque au Rentier une gigantesque merdre Qui s'aplatit sur l' nez du Palotin.   Voyez, voyez la machin' tourner, Voyez, voyez la cervell' sauter, Voyez, voyez les Rentiers trembler; (Chœur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !  Aussitôt j' suis lancé par dessus la barrière, Par la foule en fureur je me vois bousculé Et j' suis précipité la tête la première Dans l' grand trou noir d'ousse qu'on n' revient jamais. Voila c' que c'est qu'd'aller s' prome'ner l' dimanche Ru' d' l'Echaudé pour voir décerveler, Marcher l' Pinc'-Porc ou bien l'Démanch'- Comanche : On part vivant et l'on revient tudé !   Voyez, voyez la machin' tourner, Voyez, voyez la cervell' sauter, Voyez, voyez les Rentiers trembler; (Chœur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Portrait d'Alfred Jarry par Félix Vallotton.


Nos deux marmots chéris, barbouillés d' confitures,
Brandissant avec joi' des poupins en papier
Avec nous s'installaient sur le haut d' la voiture
Et nous roulions gaîment vers l'Echaudé.
On s' précipite en foule à la barrière,
On s' flanque des coups pour être au premier rang ;
Moi j'me mettais toujours sur un tas d'pierres
Pour pas salir mes godillots dans l'sang.


Voyez, voyez la machin' tourner,
Voyez, voyez la cervell' sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Chœur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Affiche de la première d'Ubu Roi

Affiche de la première d'Ubu Roi (1896).

Bientôt ma femme et moi nous somm's tout blancs d' cervelle,
Les marmots en boulott'nt et tous nous trépignons
En voyant l'Palotin qui brandit sa lumelle,
Et les blessur's et les numéros d' plomb.
Soudain j' perçois dans l' coin, près d' la machine,
La gueul' d'un bonz' qui n' m' revient qu'à moitié.
Mon vieux, que j' dis, je r'connais ta bobine :
Tu m'as volé, c'est pas moi qui t' plaindrai.



Voyez, voyez la machin' tourner,
Voyez, voyez la cervell' sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Chœur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !



Soudain j' me sens tirer la manche'par mon épouse ;
Espèc' d'andouill', qu'elle m' dit, v'là l' moment d'te montrer :
Flanque-lui par la gueule un bon gros paquet d' bouse.
V'là l' Palotin qu'a juste' le dos tourné.
En entendant ce raisonn'ment superbe,
J'attrap' sus l' coup mon courage à deux mains :
J' flanque au Rentier une gigantesque merdre
Qui s'aplatit sur l' nez du Palotin.

Portrait de Monsieur Ubu

Véritable portrait de Monsieur Ubu,

par Alfred Jarry (1896)

 


Voyez, voyez la machin' tourner,
Voyez, voyez la cervell' sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Chœur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !


Aussitôt j' suis lancé par dessus la barrière,
Par la foule en fureur je me vois bousculé
Et j' suis précipité la tête la première
Dans l' grand trou noir d'ousse qu'on n' revient jamais.
Voila c' que c'est qu'd'aller s' prome'ner l' dimanche
Ru' d' l'Echaudé pour voir décerveler,
Marcher l' Pinc'-Porc ou bien l'Démanch'- Comanche :
On part vivant et l'on revient tudé !



Voyez, voyez la machin' tourner,
Voyez, voyez la cervell' sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Chœur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Alfred Jarry à bicyclette

Alfred Jarry à bicyclette.